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« Travail de nuit chez les femmes : quels risques pour la fertilité, la grossesse et la ménopause ? »


Pourquoi s’intéresser au travail de nuit des femmes ?

Le travail posté et de nuit concerne 15 à 20% des travailleurs dans les pays industrialisés, avec une forte représentation des femmes dans la santé, l’hôtellerie‑restauration, les transports ou la sécurité. Si les femmes travaillent globalement un peu moins souvent en horaires non diurnes que les hommes, elles sont en revanche plus nombreuses à effectuer des nuits, ce qui pose la question des effets de ces horaires sur leur santé liée à la reproduction.

L’article de Christina Y. Lee et coll. (2025, Frontiers in Sleep) propose une revue de la littérature des connaissances sur l’impact du travail de nuit sur la fertilité, les complications de grossesse et la ménopause.


Méthode utilisée par les auteurs

Les auteurs ont réalisé une revue classique de la littérature, rassemblant des études épidémiologiques et des travaux de physiologie sur trois grands thèmes : fertilité, grossesse et ménopause. Ils ont inclu principalement des études de cohorte (Australie, Danemark, États‑Unis, Japon, Corée, grandes cohortes de naissance ou de santé des femmes), des études transversales chez des professions exposées et des données animales ou expérimentales sur les gènes de l’horloge.

La définition du « travail de nuit » est variable  (souvent plus de 3 h entre 22 h et 6 h, nuits fixes ou rotations avec nuits), ce qui complique les comparaisons. Les données étudiées sont diverses : troubles menstruels, fécondabilité, recours à la PMA, diabète gestationnel, hypertension de grossesse, petit poids pour l’âge gestationnel, prématurité, fausses couches et caractéristiques de la ménopause.

La revue ne fournit pas de méta‑analyse chiffrée, mais propose une lecture critique des convergences et contradictions, en soulignant les biais possibles (confusion par le statut socio‑économique, le tabac, le stress, la qualité du sommeil, etc.).


Fertilité et cycle menstruel : un impact probable, mais nuancé

Les hormones de la reproduction (LH, FSH, œstrogènes, progestérone, testostérone) suivent toutes une rythmicité circadienne, pilotée par l’horloge centrale et les gènes d’horloge. Le travail de nuit, la lumière nocturne et la dette de sommeil perturbent ces rythmes et modifient la sécrétion pulsatile des gonadotrophines, de la mélatonine et des stéroïdes sexuels.

Les études expérimentales et animales montrent que la désynchronisation circadienne entraîne cycles irréguliers, baisse de progestérone, diminution du nombre de follicules et hausse des échecs de grossesse. Chez l’humain, une méta‑analyse citée dans la revue trouve une augmentation d’environ 46% du risque de troubles menstruels chez les femmes ayant des problèmes de sommeil, et certaines études observent davantage d’irrégularités de cycle et d’endométriose chez les travailleuses de nuit, notamment parmi les infirmières.

Sur la fertilité, les données sont plus mitigées :

  • En Australie, une cohorte de 128 852 primipares montre que les femmes de moins de 35 ans travaillant de nuit ont 40% de recours en plus à la PMA pour leur première grossesse par rapport aux travailleuses de jour (OR 1,40 ; IC 95 % 1,19–1,64).
  • Dans la Black Women’s Health Study (femmes afro‑américaines), un historique de travail de nuit est associé à une baisse d’environ 20% de la fécondabilité (probabilité de concevoir par cycle), surtout après 35 ans, avec une relation dose‑effet avec la durée d’exposition.
  • À l’inverse, une large cohorte pré‑conceptionnelle nord‑américaine ne retrouve pas de lien significatif entre travail de nuit/rotation et baisse de fécondabilité, même si un sommeil très court (inférieur à 6 h) semble défavorable.

Les auteurs concluent que le travail de nuit pourrait réduire la fertilité dans certains groupes (âge  de plus de 35 ans, exposition prolongée, certaines populations ethniques), mais que le niveau de preuve reste hétérogène.


Grossesse : diabète gestationnel, tension artérielle et croissance fœtale

Diabète gestationnel

Le lien entre travail de nuit et diabète gestationnel est l’un des résultats les plus robustes de la revue. Dans l’étude nuMoM2b, environ 12% des femmes enceintes déclarent un travail d’après‑midi ou de nuit au premier trimestre, et ces femmes présentent un risque de diabète gestationnel augmenté d’environ 75% par rapport aux travailleuses de jour, après ajustement.

Une sous‑étude avec actimétrie montre que les travailleuses de nuit ont une plus grande variabilité de leurs horaires de sommeil, et cette variabilité explique une partie du lien entre travail de nuit et diabète gestationnel. Ce n’est donc pas seulement la nuit en elle‑même qui pose problème, mais la combinaison de nuits, de sommeil irrégulier et de désynchronisation circadienne.

Les données japonaises sont plus difficiles à interpréter : une étude nationale suggère même un risque de diabète gestationnel plus faible chez certaines travailleuses, mais l’absence de comparaison directe « nuit vs jour » et un contexte juridique particulier limitent la portée de ces résultats.

Hypertension de grossesse et pré‑éclampsie

Pour les troubles hypertensifs de la grossesse, les résultats sont moins nets. Plusieurs études ne montrent pas d’augmentation claire du risque d’hypertension ou de pré‑éclampsie chez les travailleuses de nuit par rapport aux travailleuses de jour. D’autres en revanche suggèrent un effet dose‑réponse, notamment lorsque les femmes enchaînent plusieurs nuits consécutives.

Une étude détaillant l’organisation des nuits montre que réaliser au moins quatre nuits consécutives avant 20 semaines de grossesse augmente le risque de troubles hypertensifs, en particulier chez les femmes obèses. En revanche, les retours rapides en poste de nuit après une nuit (retour en moins de 28 h) ne s’accompagnent pas d’une hausse nette du risque, ce qui laisse penser que d’autres facteurs que la seule durée de repos sont en jeu.

Croissance fœtale et issues périnatales

Les données sur le petit poids pour l’âge gestationnel, la prématurité et les fausses couches sont globalement contradictoires. Dans une grande cohorte danoise, le travail posté rotatif est associé à une légère augmentation du risque de petit poids (OR 1,09 ; IC 95 % 1,00–1,18), mais une autre étude danoise incluant en majorité des infirmières et médecins travaillant de nuit ne retrouve pas d’augmentation du risque de petit poids par rapport aux horaires de jour.

Une cohorte sud‑coréenne ne montre pas de différence nette entre travailleuses de jour, de postes sans nuit et de postes avec nuit, même si les travailleuses de nuit semblent plus à risque de petit poids que les non‑travailleuses, dans un contexte où la loi limite fortement le travail de nuit pendant la grossesse. Sur la prématurité, le faible poids de naissance et les fausses couches, les résultats restent également hétérogènes selon les études.


Ménopause : des données encore limitées

La partie consacrée à la ménopause est nettement moins fournie. On sait que la transition ménopausique est déjà associée à des troubles du sommeil, à des bouffées de chaleur et à une augmentation du risque métabolique et cardiovasculaire.

Quelques études suggèrent que le travail de nuit prolongé pourrait modifier l’âge de la ménopause ou aggraver certains symptômes (insomnie, troubles métaboliques, troubles de l’humeur), mais les résultats sont très hétérogènes et souvent limités par des biais méthodologiques. Les auteurs restent donc prudents et appellent à davantage de recherches pour clarifier le lien entre horaires décalés et ménopause.


Regard critique et pistes pratiques

Forces et limites de la revue

Cette revue a le mérite de proposer une vision globale de la santé liée à la reproduction des femmes exposées au travail de nuit, en articulant biologie circadienne et grandes cohortes. Elle souligne des facteurs de vulnérabilité (âge supérieur à 35 ans, obésité, exposition prolongée, forte variabilité de sommeil, certaines minorités ethniques) et met en avant le rôle du sommeil comme médiateur clé, notamment pour le diabète gestationnel.

En revanche, il s’agit d’une revue sans méta‑analyse formelle, dans un contexte de forte hétérogénéité des définitions de « nuit », des mesures d’exposition et de la prise en compte des facteurs confondants. Le niveau de preuve est donc variable selon les points analysés : relativement plus solide pour le diabète gestationnel et certains aspects de la fertilité, plus fragile pour la prématurité, le petit poids pour l’âge gestationnel ou la ménopause.

Implications pour les femmes et les soignants

Plusieurs messages pratiques se dégagent malgré ces incertitudes :

  • Informer sans dramatiser
    Expliquer que le travail de nuit peut être associé à un recours plus fréquent à la PMA, à une baisse de fécondabilité dans certains groupes et à un risque accru de diabète gestationnel, en particulier lorsque le sommeil est court et très irrégulier.
  • Adapter l’organisation des nuits
    Limiter les séries de nuits consécutives (éviter ≥ 4 nuits d’affilée) pendant la grossesse, prévoir des temps de récupération suffisants et des plannings aussi prévisibles que possible.
  • Renforcer la surveillance de certaines grossesses
    Chez les femmes enceintes obèses, de plus de 35 ans ou très exposées au travail de nuit, envisager un dépistage plus attentif du diabète gestationnel et des troubles hypertensifs, et discuter d’aménagements de poste lorsque la réglementation le permet.
  • Prendre soin du sommeil
    Optimiser l’hygiène de sommeil malgré les horaires décalés (environnement de sommeil, siestes, gestion de la lumière) et dépister les troubles du sommeil qui peuvent majorer les risques métaboliques et cardiovasculaires.
  • Poursuivre la recherche
    Mieux caractériser l’exposition au travail de nuit, étudier des populations plus diverses et tester des interventions ciblées (organisation des plannings, programmes de sommeil, interventions lumineuses ou hormonales).

En filigrane, ce travail rappelle que le travail de nuit n’est pas seulement un facteur de fatigue ponctuelle, mais un élément central de la santé hormonale, métabolique et reproductive des femmes, et qu’il doit être intégré à part entière dans le dialogue clinique et les politiques de prévention.