Une astuce pour s’endormir en quelques secondes, une plante présentée comme miraculeuse, un geste censé débloquer le sommeil… Sur TikTok, les conseils contre l’insomnie se succèdent dans des vidéos courtes, faciles à regarder et à partager. Mais leur succès témoigne-t-il de leur fiabilité ? Une étude menée par une équipe gréco-belge apporte une réponse préoccupante : dans les 127 vidéos examinées, les trois quarts avaient une faible valeur éducative. Les contenus publiés par des médecins étaient globalement meilleurs, sans que leur qualité se traduise par davantage d’engagement. Ces résultats invitent à s’interroger sur la place des professionnels du sommeil dans l’information numérique, mais aussi sur les limites de cette évaluation.
Pourquoi examiner les conseils contre l’insomnie ?
Les réseaux sociaux permettent de partager des expériences, de rendre des connaissances accessibles et, parfois, d’encourager une démarche de soins. Ils offrent aussi une visibilité à des messages dont les sources, les fondements et les intentions commerciales sont difficiles à identifier. Pour une personne qui dort mal, un témoignage convaincant peut ainsi prendre l’apparence d’une recommandation médicale.
Les auteurs de cette étude souhaitaient évaluer la valeur éducative des vidéos consacrées à la prise en charge de l’insomnie et leur cohérence avec les recommandations européennes. Ils ont également recherché si la qualité variait selon le profil du créateur, la présence de publicité ou les caractéristiques du contenu. Enfin, une question de fond se posait : les vidéos les plus fiables étaient-elles aussi celles qui suscitaient le plus d’interactions ?
Le repère clinique choisi est important. Comme le rappelle l’article, les recommandations européennes placent la thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie, ou TCC-I, en première intention pour l’insomnie chronique. Cette prise en charge associe plusieurs composantes : information sur le sommeil, contrôle du stimulus, restriction du temps passé au lit, relaxation et travail sur les pensées liées au sommeil. Elle ne se résume donc pas à une liste de « bonnes habitudes ». Les chercheurs voulaient notamment savoir quelle place cette approche occupait parmi les conseils proposés.
Une photographie de 127 vidéos anglophones
Les chercheurs ont utilisé trois recherches en anglais : « insomnia and tips », « insomnia and treatment » et « sleeplessness ». Ils ont retenu les 100 premiers résultats de chacune, puis supprimé les doublons. L’analyse finale portait sur 127 vidéos donnant des conseils de prise en charge, mises en ligne jusqu’au 21 octobre 2025. Les vidéos publiées dans la semaine précédant chaque recherche étaient exclues, afin de laisser davantage de temps à l’accumulation des interactions.
Pour limiter la personnalisation des résultats, l’équipe indique avoir déconnecté les comptes, effacé l’historique de navigation et créé de nouveaux comptes pour chaque recherche. Cette précaution ne transforme toutefois pas la sélection en échantillon aléatoire : elle décrit les contenus remontés par ces recherches, et non l’ensemble de TikTok.
Les créateurs étaient répartis en quatre catégories : utilisateurs sans formation en santé identifiée, médecins, autres professionnels de santé et comptes commerciaux. Les chercheurs relevaient aussi la présence de références scientifiques, de publicité, d’un conseil de consultation ou d’un récit d’expérience personnelle.
Un évaluateur formé à l’analyse de la littérature en médecine du sommeil a attribué à chaque vidéo un Global Quality Score, ou GQS. Cette note de 1 à 5 mesure sa valeur éducative : 1 ou 2 correspondent à une qualité faible, 3 à une qualité modérée, 4 ou 5 à une qualité élevée. Un second score évaluait la cohérence avec les recommandations. La popularité était appréciée notamment par le nombre de vues rapporté à l’ancienneté de la vidéo et par le total des mentions « j’aime », commentaires et partages.
Une offre abondante, mais rarement de grande qualité
Le résultat principal est net : 96 vidéos sur 127, soit 75,6%, avaient une faible valeur éducative. Seules 20 vidéos, soit 15,7%, obtenaient une note élevée ; 11 autres, soit 8,7%, atteignaient un niveau modéré. Ces chiffres décrivent une qualité pédagogique, pas directement une proportion de vidéos entièrement fausses ou dangereuses : un contenu peut être incomplet, peu utile ou mal expliqué sans que chacune de ses affirmations soit erronée.
Les repères permettant de vérifier l’information étaient particulièrement rares. Deux vidéos seulement comportaient des références scientifiques, et cinq recommandaient de consulter un médecin. Ces cinq dernières avaient toutes une valeur éducative au moins modérée ; les deux vidéos avec références obtenaient la note maximale. Ces observations sont intéressantes, mais leurs effectifs sont trop faibles pour faire de ces caractéristiques des garanties universelles de fiabilité.
La majorité des contenus provenait d’utilisateurs sans formation en santé identifiée : 66 vidéos, contre 20 réalisées par des médecins, 32 par d’autres professionnels de santé et neuf par des comptes commerciaux.
Les médecins se distinguaient favorablement : 55% de leurs vidéos atteignaient une qualité modérée ou élevée, contre 25% pour les autres professionnels de santé, 18% pour les utilisateurs ordinaires et aucune pour les marques. Leur note moyenne était de 3,10 sur 5, contre 1,64 pour les utilisateurs ordinaires. Mais leur statut ne suffisait pas : près de la moitié de leurs vidéos restaient sous le seuil de qualité modérée. Aucun des médecins identifiés n’était spécialiste du sommeil ; quatre étaient psychiatres, considérés par les auteurs comme ayant une formation pertinente pour ce domaine.
La TCC-I presque absente, les contenus sponsorisés moins bien notés
Le décalage entre recommandations et visibilité apparaît dans les thèmes abordés. L’hygiène du sommeil et la médecine traditionnelle chinoise étaient les catégories les plus fréquentes, avec respectivement 19 et 18 vidéos. Les plantes, les compléments alimentaires ou la mélatonine occupaient également une place notable. À l’inverse, deux vidéos seulement étaient classées dans la catégorie TCC-I, même si certains de ses éléments, comme le contrôle du stimulus, apparaissaient séparément.
Les vidéos consacrées à la TCC-I obtenaient la meilleure note moyenne, devant celles portant sur le contrôle du stimulus. Cela ne constitue cependant pas un essai comparant l’efficacité des méthodes : l’étude jugeait des messages, pas les résultats de traitements chez des patients.
La dimension commerciale était aussi associée à de moins bonnes notes. Parmi les 16 vidéos sponsorisées, aucune n’atteignait une qualité modérée ou élevée, contre environ 28% des vidéos non sponsorisées. L’association persistait dans l’analyse statistique tenant compte de plusieurs caractéristiques. S’il ne faut pas en déduire que la publicité cause nécessairement la mauvaise qualité : les deux phénomènes étaient liés dans cet échantillon.
La popularité ne permettait pas de reconnaître la fiabilité
Les vidéos étudiées avaient une médiane de 80 400 vues, avec une grande dispersion. Pourtant, les chercheurs ne retrouvaient pas de corrélation statistiquement significative entre leur qualité éducative et les indicateurs d’engagement. Autrement dit, dans cette sélection, davantage de mentions « j’aime », de commentaires ou de partages ne signalait pas une meilleure information.
Cette absence de relation ne démontre pas non plus que les contenus médiocres étaient systématiquement favorisés. Les auteurs évoquent le pouvoir d’attraction des messages simples et émotionnels, mais leur étude ne testait pas directement le fonctionnement de l’algorithme. Elle n’observait ni les décisions de soins des spectateurs ni l’évolution de leur sommeil. Les risques de retard de consultation ou de traitement inadapté restent donc des conséquences possibles, et non des effets mesurés.
Des limites qui comptent pour interpréter les résultats
Première réserve : les vidéos étaient uniquement anglophones, sélectionnées à partir de trois recherches. Les résultats ne peuvent pas être transposés tels quels aux contenus francophones, aux fils personnalisés ou à toute la plateforme. Ils constituent une photographie située dans le temps.
Deuxième réserve : un seul évaluateur a effectué la notation. L’étude ne permet donc pas de savoir si plusieurs observateurs auraient attribué les mêmes scores. Le GQS conserve une part d’appréciation subjective.
Troisième réserve : le score de conformité mérite discussion. Sa note maximale récompensait l’orientation vers un spécialiste, tandis que la catégorie zéro regroupait notamment promotion de produits, conseils non fondés et messages contraires aux recommandations. Cette construction peut brouiller la distinction entre qualité de l’orientation, contenu thérapeutique et exactitude scientifique. Une présentation responsable d’une option médicamenteuse ne peut être jugée uniquement sur le fait qu’elle mentionne un médicament. Par ailleurs, un format bref peut expliquer correctement un seul élément de prise en charge sans présenter toute la TCC-I.
Faire de la visibilité un levier d’information fiable
Cette étude invite moins à condamner TikTok qu’à repenser la manière d’y parler du sommeil. Elle suggère plusieurs pistes : identifier clairement les qualifications des créateurs, rendre les sources accessibles, distinguer témoignage et recommandation, signaler les intérêts commerciaux et expliquer quand une évaluation médicale est pertinente.
Pour les professionnels, l’enjeu serait de proposer des messages courts sans promesse excessive : une idée par vidéo, ses limites, puis un accès à des explications plus complètes. Une série pourrait présenter progressivement les composantes de la TCC-I, plutôt que laisser croire qu’une astuce isolée suffit.
Enfin, des recherches francophones, évaluées par plusieurs observateurs, pourraient compléter ce travail. Elles gagneraient aussi à mesurer ce que les spectateurs comprennent et font après avoir regardé les vidéos. Car le véritable objectif n’est pas seulement de produire une information bien notée : c’est de rendre les connaissances utiles, compréhensibles et accessibles aux personnes qui cherchent à mieux dormir.











