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Quand l’électricité repousse la nuit

Dans le nord de l’Argentine, des chercheurs ont observé pendant douze ans le sommeil de communautés autochtones confrontées à l’arrivée de l’électricité, puis des technologies numériques. En une décennie, l’endormissement s’est décalé de près d’une heure. Mais les nuits ne se sont pas raccourcies pour tout le monde. Une étude qui éclaire les transformations de nos rythmes de vie, sans désigner un coupable unique.

Observer une transformation habituellement invisible

Dormions-nous davantage avant l’électricité et les écrans ? La question semble appeler une réponse évidente. Pourtant, les preuves scientifiques sont moins simples qu’il n’y paraît. Comparer aujourd’hui des populations industrialisées et des communautés vivant sans électricité ne suffit pas : leurs conditions de logement, leurs activités, leur environnement et leurs habitudes culturelles diffèrent aussi. Pour comprendre comment le sommeil se transforme, l’idéal est d’observer ces changements au fil du temps, au sein des mêmes communautés.

C’est l’originalité du travail de Leandro Casiraghi, Horacio de la Iglesia et de leurs collègues, présenté dans Current Biology. Entre 2012 et 2024, ils ont étudié le sommeil de communautés Toba/Qom de la province de Formosa, dans le nord de l’Argentine. Leur objectif : mesurer l’évolution des horaires, de la durée et de la régularité du sommeil pendant une période d’importantes transformations technologiques et sociales.

L’enjeu dépasse les seuls écrans qui sont trop facilement incriminés. Il s’agit de comprendre comment de nouvelles possibilités d’éclairage, de communication et d’activités nocturnes s’articulent avec les contraintes qui continuent d’organiser les journées.

Douze ans d’enquête, plus de 12 000 enregistrements

L’étude rassemble 156 participants, adolescents et adultes, issus de trois communautés culturellement proches. Deux sont rurales, Vaca Perdida et Isla García. La troisième, Barrio Toba, se situe à proximité de la ville d’Ingeniero Juárez. Qualifiée d’« urbaine » par les chercheurs, elle dispose de l’électricité pendant toute la période étudiée. Les communautés rurales y accèdent progressivement à partir de 2016.

Les participants portent au poignet un actimètre, appareil qui enregistre les mouvements et permet d’estimer les périodes de sommeil et d’éveil. Des agendas de sommeil complètent les mesures. L’actimétrie permet ainsi d’observer les nuits dans les conditions habituelles de vie, mais elle ne mesure pas directement l’activité cérébrale et ne renseigne pas sur les différents stades du sommeil.

Au total, les chercheurs recueillent 12 307 épisodes de sommeil. Après exclusion des épisodes diurnes et de certaines valeurs atypiques, l’analyse principale porte sur 11 620 enregistrements nocturnes. Il ne s’agit toutefois pas de 156 personnes suivies continuellement pendant douze ans : les campagnes sont espacées, et tous les participants ne prennent pas part à chacune d’elles.

Pour distinguer l’évolution temporelle des autres influences, les analyses prennent notamment en compte l’âge, le sexe, la durée du jour et le type de journée. Elles tiennent aussi compte des mesures répétées chez une même personne. Les changements sont ensuite estimés sur une décennie, entre 2014 et 2024, dans des conditions comparables : même âge de référence et même durée d’éclairement naturel. Les chiffres présentés sont donc des estimations ajustées, pas de simples différences entre deux moyennes brutes.

Un endormissement retardé, mais deux devenirs pour les nuits

Le premier résultat est net : dans les deux groupes, le début du sommeil se décale de près d’une heure en dix ans. Le retard estimé atteint environ 53 minutes dans les communautés rurales et 54 minutes dans la communauté urbaine.

La suite de la nuit évolue cependant différemment. En milieu urbain, le réveil se décale lui aussi, d’environ 52 minutes. La durée du sommeil reste donc globalement stable. En milieu rural, le décalage du réveil est plus limité et n’est pas statistiquement significatif. Résultat : les participants perdent en moyenne 35 minutes de sommeil nocturne, avec une estimation comprise entre 18 et 52 minutes.

Cette différence souligne une distinction essentielle : s’endormir plus tard ne signifie pas nécessairement dormir moins. Tout dépend de la possibilité de prolonger sa nuit le matin.

Pourquoi cette compensation semble-t-elle plus difficile dans les communautés rurales ? Les auteurs évoquent plusieurs explications : une exposition plus forte à la lumière et à la chaleur matinales, les soins aux animaux, la collecte du bois ou les déplacements nécessaires pour accéder aux services. Ce sont des hypothèses plausibles, mais l’étude ne permet pas d’établir leur contribution respective.

La régularité du sommeil se dégrade aussi

La durée n’est pas la seule dimension du sommeil qui évolue. Dans les deux groupes, les nuits deviennent moins régulières.

Pour l’évaluer, les chercheurs utilisent un indice qui mesure la probabilité d’être dans le même état — endormi ou éveillé — à deux moments espacés de vingt-quatre heures. Plus les horaires se ressemblent d’un jour à l’autre, plus le score est élevé. Sur dix ans, cet indice diminue d’environ cinq points en milieu rural et dix points en milieu urbain. Ces valeurs ne sont pas des pourcentages de sommeil perdus : elles décrivent une moindre stabilité des rythmes.

L’observation invite à ne pas résumer la santé du sommeil à un nombre d’heures. Une durée préservée peut s’accompagner d’horaires plus tardifs et plus variables. En revanche, l’étude ne mesure pas les conséquences médicales de ces changements : elle ne démontre ni apparition de maladies, ni dégradation de la qualité de vie chez les participants.

L’électricité et les smartphones ne sont pas seuls en cause

La chronologie des faits paraît pourtant être en faveur de leur implication majeure. L’électricité arrive dans les communautés rurales, puis les équipements numériques se diffusent rapidement. Selon les chercheurs, aucun participant ni membre de sa famille ne possédait de smartphone à leur connaissance en 2018. En octobre 2024, environ la moitié des participants en possède un.

Les nouvelles technologies sont donc probablement impliquées mais il y a d’autres facteurs. Lorsque les chercheurs introduisent dans leurs modèles l’accès à l’électricité et une période dite « smartphones et Internet », correspondant aux données recueillies à partir de 2023, une tendance au retard d’endormissement persiste malgré tout. Ces deux repères ne suffisent donc pas, à eux seuls, à expliquer les changements observés.

Les auteurs proposent une interprétation plus large : les technologies peuvent transformer les habitudes collectives, les loisirs et les attentes sociales, au-delà de leurs seuls utilisateurs. Télévision, réseaux sociaux ou échanges tardifs ouvrent sur un monde où la soirée se prolonge. Le sommeil pourrait ainsi se décaler sous l’effet d’un ensemble de transformations, plutôt que d’un dispositif isolé. Cette piste reste à explorer avec les communautés concernées.

Des résultats solides, sans preuve de causalité

La force de cette recherche tient à sa durée, aux mesures réalisées dans la vie quotidienne et à l’observation de communautés partageant une histoire culturelle proche. Les analyses complémentaires retrouvent également les principaux changements chez les participants suivis sur plusieurs années, ce qui réduit le risque de confondre une évolution réelle avec le seul renouvellement des personnes étudiées.

Plusieurs limites appellent néanmoins à la prudence. Les actimètres et les méthodes de détection du sommeil ont changé pendant l’enquête. Les chercheurs ont comparé deux dispositifs portés simultanément par 22 volontaires, puis intégré leurs écarts dans les analyses. Cette précaution est importante, mais la comparaison n’a pas été réalisée chez les Toba/Qom et ne couvre pas directement le plus ancien appareil.

Autre difficulté : aucune donnée n’a été recueillie entre 2018 et 2023, période incluant la pandémie. Le retard d’endormissement était déjà présent avant celle-ci, mais cette interruption empêche de reconstituer précisément la trajectoire des changements. Enfin, les premières campagnes comprennent moins de participants que les dernières.

L’étude établit donc une évolution du sommeil associée à une transformation des modes de vie, et non une démonstration expérimentale de ses causes. Elle ne permet pas davantage d’affirmer que toutes les populations perdent nécessairement du sommeil en se modernisant.

Préserver les bénéfices du progrès, protéger les nuits

Le message pratique n’est pas de renoncer à l’électricité ou à Internet. L’enjeu est plutôt d’accompagner leur diffusion en considérant aussi le sommeil.

Cette recherche suggère de surveiller conjointement trois dimensions : la durée, les horaires et la régularité des nuits. Elle invite surtout à examiner ce qui se passe le matin lorsque les soirées s’allongent. Si les obligations ou l’environnement empêchent de retarder le réveil, la marge de compensation disparaît.

Les Toba/Qom nous rappellent que le sommeil n’est pas seulement une affaire de choix personnels. Il se construit à la rencontre de notre environnement, de nos ressources et de nos rythmes collectifs. Protéger les nuits suppose aussi de s’intéresser à l’organisation des journées.

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