Les besoins de sommeil montrent des inégalités fondamentales entre les individus. A notre époque où la privation de sommeil est un sport national, qu’en est -il des différences entre courts et longs dormeurs et pourquoi.
Les courts dormeurs naturels (porteurs des mutations génétiques DEC2-P385R, ADRB1 ou NPSR1) présentent une architecture de sommeil optimisée qui privilégie l’intensité du sommeil sur la durée. Contrairement aux longs dormeurs, ils dissipent le besoin de sommeil beaucoup plus rapidement grâce à une activité cérébrale plus intense durant les phases de sommeil profond. En revanche, les longs dormeurs ont besoin de plus de temps pour accomplir les mêmes fonctions restauratrices et affichent une proportion nettement supérieure de sommeil léger et paradoxal.
De qui parle-t-on ?
“Dormir peu” n’est pas “être un court dormeur”. Les grandes enquêtes trouvent 7–12% de personnes qui déclarent dormir 5h ou moins (selon pays/étude), mais cela inclut beaucoup de personnes en privation de sommeil.
Les “vrais” courts dormeurs (besoin physiologique bas, sans somnolence ni dette) existent, mais la prévalence populationnelle reste mal établie : la littérature repose surtout sur l’étude de petites cohortes et de familles. Ils ne représentent probablement que 1 à quelques % de la population générale.
Pour les longs dormeurs, même prudence : ceux qui déclarent dormir 10 h sont de l’ordre de 3–4% dans certaines grandes enquêtes, mais ce groupe mélange besoins physiologiques et causes secondaires.
Ce que l’on sait
Chez le court dormeur : les études montrent que la quantité absolue (en minutes) de sommeil profond est souvent préservée. Le cerveau « comprime » ce stade vital en début de nuit. Par conséquent, sur une nuit de 5h, 1h30 de sommeil profond représente un pourcentage très élevé (30%).
Chez le long dormeur : La durée du sommeil profond n’augmente pas proportionnellement avec la durée de la nuit, elle est sensiblement identique à celle du court dormeur. Une fois le besoin homéostatique satisfait (généralement dans les 4-5 premières heures), le reste de la nuit est dominé par du sommeil léger et du sommeil paradoxal. Sur une nuit de 10h, 1h30 de sommeil profond ne représente plus que 15% du total.
Tableau Comparatif : Architecture du Sommeil
Ce tableau synthétise les différences structurelles observées entre les courts dormeurs naturels (< 6h) et les longs dormeurs (> 9h).
| Paramètre | Courts Dormeurs (Génétiques) | Longs Dormeurs (Génétiques) | Différence |
| Durée Totale (TST) | < 6 heures | > 9 heures | Les longs dormeurs ont au moins besoin de plus de 3h que les courts dormeurs |
| Sommeil Lent Profond (N3) | Pourcentage élevé (~25-30%) Durée absolue : Conservée (similaire à la normale) | Pourcentage faible (~15-20%) Durée absolue : Conservée ou légèrement plus basse | Le besoin vital de sommeil profond est satisfait en priorité chez le court dormeur . |
| Sommeil Paradoxal (REM) | Pourcentage stable ou réduit Durée absolue : Réduite | Pourcentage élevé Durée absolue : Très augmentée | Le sommeil paradoxal est le stade qui « remplit » le temps supplémentaire chez le long dormeur. |
| Sommeil Léger (N1 + N2) | Durée absolue réduite | Durée absolue fortement augmentée | Les longs dormeurs passent beaucoup plus de temps en sommeil léger . |
| Pression de Sommeil (Delta) | Très élevée (Sommeil intense) | Normale à basse | Les courts dormeurs dissipent la pression de sommeil plus vite . |
1. Priorité au Sommeil Lent Profond (N3)
La pression du sommeil qui augmente avec l’éveil au fur et à mesure de la journée s’accompagne d’une augmentation de pression homéostique, et c’est le sommeil profond qui va être récupéré en premier, sans doute parcequ’il est indispensable à la survie. Il survient essentiellement en début de nuit
2. Le Sommeil Paradoxal (REM) vient après
Le sommeil paradoxal suit un rythme circadien avec un rythme prédominant en fin de nuit.
- Puisque les longs dormeurs prolongent leur nuit bien après le lever du soleil (ou leur minimum thermique), ils « capturent » davantage de cycles de sommeil paradoxal. C’est pourquoi leur nuit est structurellement plus riche en sommeil REM.
- Les courts dormeurs, en se réveillant tôt, « coupent » ces derniers cycles de sommeil paradoxal, réduisant sa durée absolue sans pour autant souffrir de troubles cognitifs, grâce à une efficacité génétique accrue.
Pourquoi ces différences ? Les Mécanismes Biologiques
Ces variations s’expliquent par deux mécanismes principaux qui sont les « moteurs du sommeil », le moteur homéostasique qui régule avant tout le sommeil profond et le moteur circadien qui régule le sommeil paradoxal
Pour les plus curieux d’entre vous, la recherche a identifié des gènes clés qui modifient cette architecture :
- Gène DEC2 (Mutation p.P385R) : Découvert par l’équipe de Ying-Hui Fu, ce gène régule l’horloge circadienne. Les porteurs de la mutation dorment moins car ils ont une régulation transcriptionnelle plus efficace, permettant une récupération physiologique accélérée.
- Gène ADRB1 : Une mutation de ce récepteur adrénergique rend les neurones du pont dorsal (impliqués dans l’éveil) plus actifs, favorisant une transition plus rapide vers l’éveil après un temps de sommeil court, sans dette de sommeil.
- Gène NPSR1 : Identifié en 2019, ce gène permet aux courts dormeurs de résister aux déficits de mémoire habituellement causés par le manque de sommeil, prouvant que leur sommeil court est une caractéristique biologique saine et non une privation.
Conclusion
Le court dormeur génétique n’est pas un insomniaque, ce n’est pas non plus quelqu’un qui se met en privation de sommeil : c’est un « super-récupérateur » qui privilégie l’intensité (puissance spectrale Delta qui caractérise le sommeil profond) sur la durée. Le long dormeur a besoin de temps pour accomplir le même travail biologique, en diluant sa récupération dans une grande quantité de sommeil léger et paradoxal.
Pour aller plus loin, un peu de bibliographie
– Zulley, in Sleep 1980. 5th European Congress on Sleep Research, Amsterdam 1980. Éditeur scientifique : W. P. Koella. Éditeur : Karger, Basel, 1981)
– Aeschbach D et al.**, Neuroscience, 2001. « Evidence from the waking electroencephalogram that short sleepers live under higher homeostatic sleep pressure than long sleepers. »
– Aeschbach D et al.**, American Journal of Physiology, 1996. « Homeostatic sleep regulation in habitual short sleepers and long sleepers. »
– Klerman EB et al.**, BMC Physiology, 2005. « Interindividual variation in sleep duration and its association with sleep debt in young adults. »
– Aeschbach D et al.**, Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism, 2003. « A longer biological night in long sleepers than in short sleepers. »
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– Shi G et al.**, Neuron, 2019. « A rare mutation of β1-adrenergic receptor affects sleep/wake regulation. »
– Xing L et al.**, Science Translational Medicine, 2019. « Mutant neuropeptide S receptor reduces sleep duration with preserved memory consolidation












