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« Sommeil et psychiatrie  des liens très étroits »

Une étude hospitalière de grande ampleur publiée dans European Psychiatry confirme une énorme association entre les pathologies psychiatriques et les troubles du sommeil. Les auteurs ont analysé plus de 13 000 hospitalisations en psychiatrie au GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences entre 2021 et 2023. Le but : savoir à quel point les troubles du sommeil sont fréquents chez les patients hospitalisés, et comment ils influencent la sévérité des soins (durée de séjour, isolement, contention, comorbidités). Les auteurs montrent que le sommeil ne peut plus être considéré comme un « simple symptôme », mais comme une dimension centrale de la santé mentale.​

Méthode

Les chercheurs ont inclus tous les adultes hospitalisés à temps plein sur trois ans et ont distingué deux groupes : patients avec trouble du sommeil chronique (CSD) et patients sans trouble de sommeil identifié (NSD). Pour cela, ils ont croisé trois sources : diagnostics CIM‑10 de trouble du sommeil, prescriptions d’hypnotiques et mentions de plaintes de sommeil dans les comptes rendus.​

Ils ont ensuite calculé, pour chaque patient, la proportion de temps d’hospitalisation passée avec un trouble du sommeil (Index of Length of Stays with Disorders, ILSD) : un ILSD > 0,5 définissait un trouble chronique, tandis qu’un ILSD = 0 définissait l’absence de trouble du sommeil. Les patients avec troubles « épisodiques » (entre les deux) étaient exclus pour bien opposer deux profils : sans trouble du sommeil vs trouble persistant.​


Des troubles du sommeil qui pèsent lourds dans les conditions d’hospitalisation

Les patients du groupe CSD avaient en moyenne :​

  • Plus de séjours : 1,84 hospitalisation en moyenne durant la période, contre 1,33 pour le groupe sans trouble du sommeil.
  • Une proportion écrasante de séjours concernés : sur plus de 24 000 séjours analysés, 85,5% appartenaient au groupe CSD.​

Séjours plus complexes, plus « lourds »

Les hospitalisations des patients avec CSD étaient associées à :​

  • Une fréquence plus élevée d’isolement (17,6% des séjours vs 13,3% dans le groupe NSD).
  • Une durée d’isolement beaucoup plus longue (en moyenne 13,5 jours contre 8,9 jours).
  • Un recours plus fréquent à la contention physique (6,6% vs 5,3%).

Les admissions sous contrainte concernaient globalement plus de la moitié des séjours, sans différence marquée entre les deux groupes, ce qui souligne la sévérité psychiatrique globale de la population étudiée.​

Autrement dit, un sommeil durablement perturbé s’accompagne d’hospitalisations plus difficiles, plus agitées, nécessitant davantage de mesures de contrôle.

Quels diagnostics psychiatriques sont les plus liés aux troubles du sommeil ?

Les séjours du groupe CSD étaient plus souvent motivés par :​

  • Des troubles dépressifs (15,6% vs 13,1%).
  • Des troubles bipolaires (11,4% vs 5,6%).
  • Des troubles de la personnalité (5,3% vs 4,3%).
  • Des troubles liés à l’alcool (3,3% vs 2,4%) et à d’autres substances psychoactives (2,9% vs 2,2%).

Des comorbités plus fréquentes en cas de troubles du sommeil (71,1% vs 64,9%), dont plus de stress et d’automutilation.

À l’inverse, il y avait davantage de séjours sans trouble du sommeil identifié (NSD) pour :​

  • La schizophrénie et les troubles délirants persistants (41,4% vs 36,0%).
  • Les troubles psychotiques aigus et transitoires.
  • Les troubles du neurodéveloppement.
  • Les troubles du comportement alimentaire et les troubles anxieux.

Cette répartition suggère que les troubles du sommeil sont particulièrement intégrés aux trajectoires dépressives, bipolaires et addictives, mais semblent paradoxalement moins repérés dans les psychoses et certains troubles du neurodéveloppement, malgré les plaintes fréquentes dans ces populations.​

Les hypnotiques étaient prescrits dans plus d’un séjour sur deux chez les patients avec CSD, principalement l’alimémazine et la zopiclone ; Les hypnotiques étaient particulièrement utilisés lors de séjours pour :​

  • Troubles liés à l’usage de substances (hors alcool/cannabis : 61%).
  • Troubles liés à l’alcool (59%).
  • Troubles de la personnalité, épisodes psychotiques aigus et schizophrénie.

À l’inverse, les prescriptions étaient un peu moins fréquentes dans les séjours pour troubles de l’humeur et troubles des conduites alimentaires (environ 41%).​

Ce recours massif médicamenteux contraste avec la place encore limitée des approches non pharmacologiques, comme la TCC de l’insomnie, pourtant efficace y compris pour prévenir les rechutes dépressives.​


Au delà du constat, quelles pistes pour l’avenir ?

Cette étude confirme qu’en psychiatrie, le sommeil est au cœur des tableaux les plus sévères, avec une véritable « surcharge » en termes d’hospitalisations, d’isolement, de contention et de comorbidités.​

Cependant elle montra aussi que les troubles du sommeil peuvent être sous‑déclarés ou sous-considérés surtout chez les patients psychotiques ou avec troubles cognitifs, et l’algorithme ne distingue pas clairement les différents types de troubles du sommeil. De plus, les données ne concernent que des hospitalisations aiguës, ce qui limite l’extrapolation à l’ambulatoire.​

Pour les services de psychiatrie, plusieurs perspectives se dégagent :

  • Intégrer un bilan systématique du sommeil à l’admission (horaires, durée, éveils, cauchemars, siestes, rythme veille–sommeil).​
  • Adapter l’environnement hospitalier : réduction du bruit et de la lumière nocturne, stabilité des horaires, encadrement des siestes prolongées.​
  • Former les équipes à repérer les perturbations du sommeil comme signaux précoces de décompensation, notamment dans les troubles bipolaires ou dépressifs récurrents.​
  • Développer l’accès à des interventions structurées sur le sommeil (TCC‑I, psychoéducation, chronothérapie, lumière) en complément des traitements médicamenteux.​

En montrant que plus de huit patients psychiatriques hospitalisés sur dix présentent des troubles du sommeil persistants, associés à une prise en charge plus lourde et plus complexe, cette étude plaide pour un changement de paradigme : le sommeil ne doit plus être vu comme un symptôme « accessoire », mais comme une dimension centrale du diagnostic, du pronostic et du traitement en psychiatrie. Pour les équipes comme pour les patients et leurs proches, il s’agit d’un appel à faire du sommeil un véritable allié thérapeutique

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