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Le sommeil paradoxal sert à moduler vos émotions

L’implication du sommeil paradoxal dans le traitement des émotions

Depuis une vingtaine d’années, de nombreux travaux suggèrent que le sommeil, et en particulier le sommeil paradoxal,  participe au “traitement” des expériences émotionnelles : on consoliderait le souvenir, tout en diminuant progressivement la réactivité cérébrale et physique associée.​
Dans la vraie vie comme en clinique, le sommeil paradoxal est rarement supprimé de façon isolée , il est surtout fragmenté (micro-éveils, transitions de stades, sommeil agité). De ce fait on peut difficilement tirer des conclusions de ce que l’on observe chez les patients.​

Une nouvelle expérimentation s’est donnée comme objectif d’étudier les effets d’un fractionnement expérimental du sommeil paradoxal sur la gestion des émotions.

L’étude de Viselli et al. (Sleep, 2025) a testé expérimentalement, chez des volontaires sains, l’effet d’une fragmentation sélective du sommeil paradoxal sur l’évolution de la réactivité émotionnelle.​
Les dix-sept participants ont participé en cross-over à  deux conditions expérimentales, soit  une nuit “contrôle”, soit une nuit où le sommeil paradoxal était fragmenté par une stimulation vibrotactile au poignet. Cette dernière était délivrée uniquement pendant le sommeil paradoxal et son intensité était ajustée pour induire des micro-éveils corticaux.​
Chaque condition comportait une évaluation de base, une réévaluation le matin , puis une troisième session 48 h plus tard, afin de tester un effet durable et pas seulement un “lendemain de mauvaise nuit”.​

Comment mesurer « l’émotion » sans se limiter au ressenti

Les auteurs ont distingué deux dimensions de la  mémoire émotionnelle : la composante déclarative (reconnaître l’image) et  la composante de réactionnelle (comment le corps réagit face à ce souvenir).​
La réactivité a été mesurée de différentes façons,  avec un auto-questionnaire pour évaluer le sentiment de plaisir ou déplaisir, et l’éveil, une mesure de l’activité électrodermale  et une mesure de la fréquence cardiaque après un stimulus qui permet de mesurer la réponse d’orientation et le traitement de la trace émotionnelle.​
Les auteurs avait un peu compliqué la mesure de la mémoire déclarative en utilisant une tâche de reconnaissance plus  rigoureuse qu’un simple rappel libre afin  de neutraliser les biais de réponse.

Ce que la fragmentation du sommeil paradoxal a réellement modifié

La procédure a produit l’effet attendu : la fragmentation du sommeil paradoxal bien qu’importante dans la situation de test,  n’entrainait pas de dégradation majeure du sommeil global (temps total de sommeil, efficacité, WASO).​ Il y avait quand même quelques modification du sommeil, 23 minutes de réduction du temps passé en sommeil paradoxal,  et  augmentation du stade  N1. Cependant les auteurs ont montré que les modifications observées étaient surtout liées à l’instabilité du sommeil paradoxal comme mécanisme prédominant.

Résultat central : le corps ne s’habitue pas

Pour la mémoire déclarative, aucune différence nette entre la situation test et les conditions de contrôle.  Cela prouve que le souvenir factuel (par exemple « j’ai vu cette photo d’accident ») est intact.

En revanche, du coté de la réactivité émotionnelle mesurée sur la HRD (décélération de la fréquence cardiaque), c’est différent.  Normalement la toute première réaction du corps face à une image choquante ou nouvelle est un réflexe d’orientation. Au cours de cette réaction le système nerveux parasympathique « freine » le cœur pour permettre à l’organisme de se figer et de concentrer toute son attention sensorielle sur la menace ou l’information. Dans l’étude, lorsque le sommeil paradoxal était fragmenté, les participants voyaient les images déjà connues, mais leur cœur continuait de faire une forte HRD (forte décélération), exactement comme si c’était la première fois.  Cela veut dire que le cerveau a gardé l’information, mais n’a pas « digéré » l’émotion. Et cette réaction persistait à 48 heures après, suggérant un effet durable de la perturbation du sommeil paradoxal.

Un marqueur EEG prédictif : les « intrusions alpha » postérieures

Les chercheurs ont montré que les stimulations pendant le sommeil paradoxal entrainait des modifications de l’électroencéphalogramme  avec des signes d’activation cérébrale, mais surtout, que plus l’intrusion d’ondes alpha était forte dans les régions pariéto-occipitales, plus l’habituation cardiaque était altérée,
Cela est un argument pour dire que ce n’est pas seulement faire moins de sommeil paradoxal qui joue sur le traitement des émotion mais bien le fait que  c’est l’intrusion d’éveil dans le sommeil paradoxal qui prédit le défaut de “désamorçage” émotionnel.​

Un début de compréhension de ce que ressentent les patients

Ce travail précise le rôle fondamental de l’instabilité du sommeil paradoxal dans le traitement d’un événement émotionnel au-delà même de la durée du sommeil ou de la durée du sommeil paradoxal . Il apporte une lecture plausible de ce qui est observé dans l’insomnie, la dépression ou le stress posttraumatique, où le sommeil paradoxal  peut être agité/fragmenté : ces micro-éveils pourraient empêcher l’extinction physiologique de la charge émotionnelle et contribuer au maintien d’une hyperréactivité.​
Enfin, l’étude éclaire un point souvent rapporté par les patients : un sommeil “quantitativement correct” peut rester émotionnellement non réparateur si sa continuité, notamment en sommeil paradoxal, est altérée.​

Pour conclure

Cette étude est en faveur d’un rôle fondamental du sommeil paradoxal dans le découplage entre les souvenirs et la charge émotionnelle, processus potentiellement bloqué quand le sommeil paradoxal est interrompu par des micro-éveils.

Enfin, cela éclaire un phénomène clinique fréquent : certains patients décrivent un sommeil quantitativement « suffisant » mais émotionnellement non restaurateur, ce qui pourrait, dans certains cas, renvoyer à un sommeil paradoxal instable comme on peut le voir dans l’insomnie, la dépression ou le stress post traumatiques même si cette étude n’a porté que sur des sujets sains et une seule nuit de manipulation.

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