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Dormir de 3 à 17 ans : La “vraie” durée de sommeil des enfants

En quoi cette étude est intéressante ?

Le sommeil est un pilier du développement cognitif, émotionnel et physique de l’enfant, mais les données disponibles concernant sa durée reposent surtout sur des questionnaires, qui peuvent surestimer la durée de sommeil et ne reflètent pas bien son irrégularité. Cette grande étude danoise apporte pour la première fois des références objectives et très détaillées sur le sommeil de près de 9 000 enfants et adolescents de 3 à 17 ans. Elle permet de mieux comprendre les variations du sommeil, selon l’âge, le sexe et le jour de la semaine, et de se questionner sur la pertinence de nos recommandations.​

Objectifs de l’étude

Les auteurs se sont fixé trois objectifs principaux.​

  • Décrire avec précision les habitudes de sommeil nocturne de 3 à 17 ans : heures de coucher, de lever, durée totale de sommeil, différences semaine/week‑end et variabilité d’un jour à l’autre.​
  • Estimer la proportion d’enfants qui dorment suffisamment selon les recommandations internationales de durée de sommeil pour chaque tranche d’âge.​
  • Étudier l’évolution du chronotype (tendance “du matin” ou “du soir”) en fonction de l’âge et du sexe, de la petite enfance à la fin de l’adolescence.​

L’ambition est double : fournir des “courbes de croissance” du sommeil basées sur des mesures objectives et éclairer les décisions cliniques et de santé publique (conseils aux familles, horaires scolaires, prévention de l’irrégularité du sommeil).​

Méthode : mesurer le sommeil par actimétrie sur une grande échelle

Un large échantillon national danois

Les données proviennent de six études de population menées au Danemark entre 2016 et 2023, incluant des enfants de toutes les régions et de tous milieux. Sur 9 703 participants initialement équipés, 8 948 enfants et adolescents (4 237 garçons, 4 711 filles) et 56 926 nuits de sommeil ont été retenus après exclusion des données manquantes ou aberrantes, ainsi que des nuits de vacances. Les tranches d’âge sont bien représentées, avec une majorité de 6–13 ans, et les enregistrements couvrent toutes les saisons.​

L’actimètre de cuisse et l’algorithme

Chaque enfant portait pendant sept jours un accéléromètre fixé sur la cuisse (Axivity AX3), enregistrant en continu les mouvements, l’inclinaison et la température. Un algorithme d’apprentissage automatique, validé par polysomnographie, identifiait automatiquement :​

  • Le coucher (entrée dans la période “au lit”) et le lever.
  • Le temps total de sommeil nocturne (TST), en retirant la latence d’endormissement et les éveils après l’endormissement.
  • Le milieu du sommeil de la nuit du samedi au dimanche, utilisé comme estimation du chronotype.​

Cet algorithme présente un écart moyen d’environ 3 minutes pour le TST par rapport au sommeil mesuré en laboratoire, avec une précision comparable aux algorithmes validés de l’actimétrie au poignet. Les nuits avec horaires incohérents pour l’âge ou durées extrêmes (±3 écarts‑types) ont été exclues, de même que les nuits de vacances, pour ne conserver que des nuits “typique semaine” ou “typique week‑end”.​

Indicateurs étudiés

Les chercheurs ont ensuite modélisé plusieurs paramètres, en séparant filles et garçons et en tenant compte des mesures répétées chez un même enfant :​

  • Le TST en semaine et le week‑end.
  • La proportion d’enfants atteignant les recommandations de durée de sommeil de la National Sleep Foundation pour chaque tranche d’âge.​
  • Les heures de coucher et de lever.
  • Le chronotype (milieu du sommeil du samedi au dimanche).
  • La variabilité intra‑individuelle du TST, du coucher et du lever sur la semaine (écart‑type individuel), à partir d’au moins quatre nuits de semaine et une nuit de week‑end.​

Des modèles de régression mixtes, capables de prendre en compte l’évolution non linéaire avec l’âge et les corrélations entre nuits chez un même enfant, ont été utilisés, en ajustant notamment sur la saison.​

Résultats principaux

Durée de sommeil : une baisse régulière avec l’âge

La durée de sommeil nocturne augmente légèrement entre 3–4 et 5–6 ans en semaine, puis diminue progressivement jusqu’à 17 ans, chez les filles comme chez les garçons.​

  • À 10 ans, le TST médian est d’environ 8 h 54 chez les garçons et 9 h chez les filles en semaine.​
  • À 16–17 ans, il tombe autour de 7 h 30 chez les garçons et 7 h 40 chez les filles en semaine.​

Le week‑end, la diminution est plus lente, ce qui traduit un rattrapage partiel des nuits trop courtes de la semaine à l’adolescence. Chez les plus jeunes, au contraire, le TST est souvent légèrement plus long en semaine qu’en week‑end, probablement grâce à des horaires plus réguliers imposés par les parents.​

Beaucoup d’enfants sont au-dessous des recommandations

Lorsque l’on compare ces durées aux recommandations (10–13 h à 3–5 ans, 9–11 h à 6–13 ans, 8–10 h à 14–17 ans), une grande proportion d’enfants apparaît en dessous des seuils, surtout en semaine.​

  • Entre 3 et 5 ans, moins d’un tiers atteignent les 10–13 h recommandées, en semaine comme le week‑end.​
  • Entre 6 et 13 ans, la proportion d’enfants “dans la norme” chute avec l’âge, surtout en semaine : d’environ deux tiers à 6 ans à autour de 10–13% à 13 ans.​
  • Entre 14 et 17 ans, en semaine, moins de la moitié des adolescents atteint les 8–10 h recommandées, davantage le week‑end grâce aux grasses matinées.​

À tous les âges, les filles respectent davantage les recommandations que les garçons. Les auteurs soulignent aussi que les recommandations sont définies par larges tranches d’âge, alors que la durée réelle de sommeil évolue de façon continue, ce qui crée des ruptures artificielles dans le pourcentage “dans la norme” au passage d’une tranche à l’autre.​

Chronotype et horaires : un glissement vers le soir

Le chronotype se décale vers un profil plus “du soir” tout au long de l’enfance et de l’adolescence.​

  • Le milieu du sommeil du samedi‑dimanche passe d’environ 1 h 45 à 3–4 ans à près de 4 h chez les garçons et 3 h 50 chez les filles à 16–17 ans.​
  • Chez les filles, la courbe semble se stabiliser vers 13 ans, alors qu’elle continue de se décaler chez les garçons.​

Les heures de coucher sont de plus en plus tardives avec l’âge, toujours plus tard le week‑end que la semaine, tandis que les heures de lever sont fortement contraintes en semaine (réveil autour de 6 h–7 h à tous les âges) et deviennent nettement plus tardives le week‑end à partir du collège. L’écart semaine/week‑end sur l’heure de lever dépasse deux heures chez les adolescents les plus âgés, signe d’un “jet lag social” important.​

Variabilité : sommeil irrégulier chez les plus jeunes et les plus âgés

La variabilité du TST nocturne au cours de la semaine suit une courbe en U : elle est plus élevée chez les 3–4 ans (mais qui font encore la sieste) et chez les 16–17 ans. Pour la plupart des enfants, la fluctuation reste inférieure à une heure, mais 15% des plus jeunes et des plus âgés présentent des variations de plus d’1 h 30 d’une nuit à l’autre.​

La variabilité de l’heure de coucher diminue globalement avec l’âge, même si un sous‑groupe d’adolescents présente des horaires très irréguliers à partir de 12 ans, alors que la variabilité de l’heure de lever augmente nettement à l’adolescence, tirée par les différences semaine/week‑end.​

Comment interpréter ces résultats ? Limites et pistes pratiques

Points forts et limites

Cette étude se distingue par la taille de l’échantillon, la mesure objective multi‑nuits et l’analyse détaillée par âge et sexe, ce qui la rend particulièrement utile comme référence pour la recherche et la pratique clinique. Cependant, elle reste menée dans un seul pays, avec des horaires scolaires et un contexte culturel spécifiques, ce qui limite la généralisation directe à d’autres pays.​

L’absence de données sur les siestes, surtout chez les 3–5 ans, conduit à sous‑estimer le sommeil total en 24 h dans cette tranche d’âge, et les seuils de recommandations peuvent ainsi paraître trop rarement atteints alors que le total jour+nuit est peut‑être adéquat. Par ailleurs, l’étude n’intègre pas directement la puberté, le statut socio‑économique ou les usages d’écrans, qui influencent pourtant fortement les rythmes de sommeil.​

Implications pour les recommandations et la pratique

Plusieurs messages concrets se dégagent pour les familles, les soignants et les décideurs.​

  • Ajuster les recommandations : les données montrent que le sommeil change de manière progressive et différemment chez les filles et les garçons, ce qui plaide pour des recommandations par âge plus fines et nuancées, plutôt que de larges tranches homogènes.​
  • Limiter le décalage semaine/week‑end : réduire l’écart d’heure de lever à 1–2 heures maximum aide à diminuer le “jet lag social” et à stabiliser le rythme veille‑sommeil des adolescents.​
  • Mieux respecter la biologie des ados : le décalage du chronotype plaide en faveur d’horaires scolaires légèrement plus tardifs au collège et au lycée, ou au minimum d’une sensibilisation accrue au besoin de sommeil à ces âges.​
  • Valoriser la régularité : au‑delà du nombre d’heures, la régularité des horaires de coucher et de lever apparaît comme un enjeu majeur, notamment pour la santé mentale et métabolique.​

En résumé, cette grande étude d’actimétrie confirme que beaucoup d’enfants et d’adolescents dorment moins et plus irrégulièrement que ce que suggèrent les recommandations, surtout en semaine. Elle invite à repenser ces recommandations à la lumière de mesures objectives et à mettre l’accent, en pratique, sur la régularité et l’adaptation des contraintes sociales à la biologie du sommeil des jeunes.

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