La pression positive continue (PPC) est le traitement de référence du syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil (SAHOS) lorsqu’il est indiqué. En corrigeant les événements respiratoires nocturnes, elle réduit généralement la somnolence et améliore la vigilance. On pourrait donc penser qu’un patient traité depuis plusieurs années, utilisant correctement son appareil et présentant peu d’événements respiratoires résiduels, n’est plus exposé au risque de somnolence au volant. Une étude finlandaise publiée en août 2026 dans le Journal of Sleep Research montre que c’est plus compliqué. Chez plus de 1 000 patients traités par PPC depuis au moins cinq ans, environ un sur cinq déclarait encore une somnolence au volant, un quasi-accident ou un accident lié à la somnolence. Surtout, ce risque semblait davantage associé à la prise de poids, à l’insomnie et aux symptômes dépressifs qu’à une mauvaise utilisation de la PPC.
Une question importante
Le SAHOS augmente le risque d’accident de la route, en particulier lorsqu’il s’accompagne de somnolence diurne. La PPC réduit ce risque chez de nombreux patients, mais elle ne supprime pas nécessairement tous les facteurs susceptibles d’altérer la vigilance. La sévérité du SAHOS, mesurée par l’index d’apnées-hypopnées (IAH), prédit assez mal à elle seule le risque d’accident. L’expérience concrète du patient au volant — lutte contre le sommeil, arrêts imprévus, quasi-accidents — peut être plus informative.
L’objectif de l’étude était donc d’identifier, chez des patients ayant un SAHOS traité au long cours par PPC, les facteurs associés à la somnolence au volant, aux quasi-accidents et aux accidents. Les auteurs cherchaient notamment à savoir si ces événements étaient liés à une observance insuffisante, à un SAHOS encore mal contrôlé ou à d’autres dimensions de la santé du patient.
Une cohorte de patients traités depuis au moins cinq ans
Les chercheurs ont étudié 1 327 patients suivis à l’hôpital universitaire de Turku, en Finlande, lors de leur contrôle à cinq ans en 2019-2020. Tous utilisaient une PPC depuis au moins cinq ans.
Les questionnaires ont été renvoyés par 1 128 patients et 1 018 ont fourni des données exploitables concernant la conduite automobile. L’évaluation reposait sur trois questions standardisées issues des recommandations finlandaises et européennes sur l’aptitude à la conduite. Elles recherchaient la somnolence ou la fatigue au volant, les quasi-accidents et les accidents attribués à la somnolence.
Les patients ont été répartis en trois groupes : absence de somnolence au volant ; somnolence sans quasi-accident ni accident ; somnolence plus sévère accompagnée d’un quasi-accident ou d’un accident.
Les chercheurs ont également recueilli l’âge, le sexe, une prise de poids d’au moins 5 kg au cours des cinq années précédentes, les données de télésuivi de la PPC, l’IAH résiduel, les gaz du sang capillaire et trois questionnaires validés : l’échelle d’Epworth pour la somnolence diurne, l’Insomnia Severity Index pour l’insomnie et une échelle de symptômes dépressifs.
Une somnolence au volant encore fréquente malgré un traitement bien suivi
Parmi les 1 018 patients analysés, 217, soit 21,3 %, appartenaient au groupe rapportant une somnolence au volant, un quasi-accident ou un accident. Plus précisément, 202 patients déclaraient une somnolence au volant, 52 avaient vécu au moins un quasi-accident attribué à la somnolence et un patient rapportait un véritable accident.
Ce constat est d’autant plus important que l’observance était exceptionnellement élevée : seuls 2,4 % des patients utilisaient leur PPC moins de quatre heures par nuit. De même, un IAH résiduel supérieur à 5 événements par heure n’était retrouvé que chez environ 3 % des patients. Ni la faible durée d’utilisation de la PPC ni l’IAH résiduel n’étaient significativement associés à la somnolence au volant.
Il faut toutefois rester prudent : les patients mal observants étaient si peu nombreux qu’il était difficile de mesurer statistiquement l’effet d’une mauvaise observance. Cette cohorte ne permet donc pas de conclure que l’observance n’a aucune importance. Elle montre plutôt que, chez des patients déjà très observants, d’autres facteurs deviennent déterminants.
La prise de poids, un signal d’alerte
La prise de poids apparaît comme l’un des résultats les plus intéressants. Parmi les patients signalant une somnolence au volant, 36 % avaient pris au moins 5 kg en cinq ans, contre 17 % de ceux qui n’en rapportaient pas. Les quasi-accidents étaient également plus fréquents chez les patients ayant pris du poids.
Ce lien ne signifie pas que la prise de poids provoque directement la somnolence au volant. L’étude est transversale : elle observe des associations à un moment donné, sans pouvoir établir la direction de la causalité. Mais le résultat est plausible. La prise de poids peut aggraver le SAHOS, favoriser une fragmentation du sommeil, s’associer à une moindre activité physique ou à des troubles métaboliques et contribuer elle-même à la somnolence diurne.
Les auteurs rappellent que la perte de poids peut réduire l’IAH et le score d’Epworth. Le suivi pondéral ne devrait donc pas être considéré comme un simple paramètre annexe chez un patient traité par PPC.
Insomnie et symptômes dépressifs : des facteurs trop souvent négligés
Les patients qui signalaient une somnolence au volant avaient également des scores plus élevés de somnolence diurne, d’insomnie et de symptômes dépressifs. Le phénomène mérite d’être souligné car les valeurs moyennes restaient relativement modestes et souvent inférieures aux seuils diagnostiques habituels. Pourtant, même des symptômes peu intenses différenciaient les patients à risque des autres.
L’insomnie est particulièrement intéressante. Les patients ayant connu un quasi-accident ou un accident présentaient davantage de symptômes d’insomnie que ceux qui rapportaient seulement de la somnolence au volant. Cela suggère que la qualité et la continuité du sommeil restent essentielles, même lorsque les événements respiratoires sont correctement contrôlés.
Cette situation rejoint le concept de COMISA, c’est-à-dire l’association d’un SAHOS et d’une insomnie chronique. Chez ces patients, traiter uniquement les apnées peut laisser persister une partie importante des plaintes nocturnes et diurnes. La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie pourrait alors utilement compléter la PPC.
La même prudence vaut pour les symptômes dépressifs. La dépression peut s’accompagner de fatigue, d’hypersomnolence ou de troubles de concentration ; certains traitements psychotropes peuvent également altérer la vigilance. L’étude ne permet pas de distinguer ces mécanismes, mais elle rappelle qu’une somnolence persistante chez un patient appareillé ne doit pas être automatiquement attribuée à un SAHOS insuffisamment traité.
Les conducteurs professionnels, plus exposés
Environ 6 % des participants étaient conducteurs professionnels. Ils signalaient plus souvent une somnolence au volant que les autres conducteurs : environ 35,5 % contre 20,3 %. En revanche, les quasi-accidents n’étaient pas significativement plus fréquents. Cette différence peut refléter une exposition plus longue à la conduite ou des horaires atypiques. Elle rappelle aussi que l’auto-évaluation de la somnolence peut être influencée par les conséquences professionnelles de ce que le patient déclare.
Ce que l’étude change en pratique
Chez un patient traité par PPC, une PPC correctement utilisée ne clôt pas la question de la somnolence. Lors du suivi, il paraît utile de demander explicitement non seulement s’il existe une somnolence diurne générale, mais aussi ce qui se passe réellement au volant : lutte contre le sommeil, besoin de s’arrêter, épisodes de somnolence ou quasi-accidents.
Une prise de poids récente doit également conduire à réévaluer la situation. Il faut vérifier l’efficacité de la PPC, mais aussi rechercher une réduction du temps de sommeil, une insomnie, une dépression, des médicaments sédatifs, des horaires de travail défavorables ou d’autres causes de somnolence.
L’étude comporte néanmoins plusieurs limites. Les données concernant la conduite et la prise de poids étaient déclaratives. La peur de perdre son permis ou d’avoir des difficultés professionnelles peut conduire certains patients à minimiser leurs symptômes. La population était très sélectionnée, avec une observance exceptionnellement élevée. Les chercheurs ne disposaient ni du poids exact ni de l’IMC, ni d’informations détaillées sur la durée de sommeil. Enfin, le caractère transversal de l’étude empêche toute conclusion causale.
Au-delà de la PPC : une prise en charge globale du risque
Cette étude ne remet pas en cause l’efficacité de la PPC. Elle montre plutôt les limites d’une vision trop étroite du traitement du SAHOS. Corriger les apnées est indispensable, mais la sécurité au volant dépend de l’ensemble du sommeil, de l’état psychologique, du poids, des traitements associés, du mode de vie et de l’exposition à la conduite.
La prochaine étape devra être longitudinale : suivre les patients au fil du temps pour savoir si une prise de poids précède réellement l’apparition de la somnolence au volant, et surtout déterminer si des interventions ciblées — perte de poids, traitement de l’insomnie, prise en charge de la dépression, adaptation des médicaments ou amélioration de la durée de sommeil — réduisent effectivement les quasi-accidents et les accidents.
En pratique, le message à retenir est donc moins « la PPC ne suffit pas » que « la PPC ne dispense pas d’un suivi global ». Chez un patient traité depuis plusieurs années, l’apparition d’une somnolence au volant doit être considérée comme un signal clinique à part entière. Elle mérite une réévaluation complète, même lorsque la machine fonctionne parfaitement.











