Avez-vous déjà mal dormi en montagne, réveillé par des sensations d’étouffement ou une respiration saccadée ? Ce phénomène, appelé apnée centrale du sommeil d’altitude, est courant dès 2 500 mètres. Mais certaines personnes semblent y être naturellement résistantes. Une étude publiée en 2026 dans le Journal of Sleep Research apporte un éclairage intéressant : l’origine tibétaine conférerait une protection partielle contre ces troubles respiratoires nocturnes induits par le manque d’oxygène. Et cette protection serait, au moins en partie, inscrite dans les gènes.
Comprendre l’apnée centrale d’altitude
À haute altitude, la raréfaction de l’oxygène (hypoxie) stimule la respiration. En réponse, on hyperventile, ce qui fait baisser le taux de CO₂ dans le sang. Or, le CO₂ est le principal signal qui commande au cerveau de déclencher une inspiration. Quand son taux descend trop bas, le cerveau « oublie » de respirer pendant quelques secondes : c’est une apnée centrale. S’ensuit une reprise brutale de la ventilation, qui re-chasse le CO₂, provoquant une nouvelle apnée… et ainsi de suite, créant un cycle oscillatoire caractéristique appelé respiration périodique.
Ce mécanisme peut être quantifié grâce au concept de loop gain (gain de boucle), qui mesure la réactivité du système de contrôle respiratoire. Un loop gain élevé signifie que toute petite perturbation est amplifiée, rendant la respiration instable. À l’inverse, un loop gain bas favorise une respiration régulière et continue.
L’étude : une chambre hypoxique, deux populations, une question génétique
L’objectif des chercheurs lausannois était clair : comparer la susceptibilité à l’apnée centrale d’altitude chez des hommes d’origine tibétaine et des hommes caucasiens, en éliminant autant que possible l’effet de l’acclimatation.
Pour cela, ils ont recruté 9 Tibétains et 20 Caucasiens, tous résidant en Suisse depuis au moins cinq ans et n’ayant pas été exposés à une altitude supérieure à 2 500 m dans le mois précédant l’étude. Tous étaient en bonne santé, jeunes (18–35 ans), sans antécédents de maladie cardiaque ou pulmonaire. Seuls des hommes ont été inclus, pour éviter l’influence des variations hormonales du cycle menstruel sur le contrôle ventilatoire.
Chaque participant a réalisé deux polysomnographies complètes, une première à basse altitude à leur domicile, et une seconde dans une chambre hypoxique reproduisant un environnement de montagne à 3 500 mètres d’altitude. Le loop gain a été calculé à partir des enregistrements de sommeil et adapté à l’hypoxie d’altitude.
Deux fois moins d’apnées chez les Tibétains
Les résultats sont très intéressant. En normoxie (conditions habituelles), les deux groupes présentaient des profils de sommeil comparables, sans différence significative d’architecture du sommeil ni de loop gain.
En hypoxie simulée, en revanche, les différences sont marquées :
- L’index d’apnées-hypopnées (IAH) était deux fois plus élevé chez les Caucasiens : médiane 107 événements/heure contre 51 chez les Tibétains (p = 0,023).
- Le temps de sommeil passé en respiration périodique était de 58,8% chez les Caucasiens contre 27,6% chez les Tibétains (p = 0,033).
- Le loop gain (mesuré à 3 cycles/minute, fréquence typique de la respiration périodique d’altitude) était significativement plus bas chez les Tibétains (0,60 vs 0,73, p = 0,026), et ce paramètre était fortement corrélé à la sévérité des apnées dans les deux groupes.
Côté tests ventilatoires, la réponse au CO₂ était identique dans les deux groupes — les Tibétains ne sont pas moins sensibles au gaz carbonique que les Caucasiens en conditions normales. En revanche, leur réponse ventilatoire à l’hypoxie (la façon dont leur respiration s’emballe face au manque d’oxygène) était considérablement atténuée, aussi bien au repos qu’à l’effort. Cette réponse émoussée à l’hypoxie est le mécanisme clé identifié par les auteurs : les Tibétains « surréagissent » moins à la baisse d’oxygène, ce qui évite les oscillations excessives de ventilation responsables de la respiration périodique.
Par ailleurs, les Tibétains présentaient des cycles d’apnée-hyperventilation plus longs (24,9 s contre 20,8 s chez les Caucasiens), avec moins d’apnées courtes et atypiques, confirmant une dynamique respiratoire plus stable.
Une protection génétique… mais partielle
Il serait tentant de conclure que les Tibétains dorment parfaitement en altitude. La réalité est plus nuancée. Leur architecture de sommeil se dégradait également en hypoxie : moins de sommeil paradoxal (REM), plus de micro-éveils respiratoires — dans des proportions similaires aux Caucasiens. La protection tibétaine concerne donc spécifiquement la quantité d’apnées centrales, pas la qualité globale du sommeil en hypoxie.
De plus, malgré leurs apnées moins fréquentes, leur saturation nocturne en oxygène (SpO₂ moyenne) ne différait pas de celle des Caucasiens. Cela confirme ce que d’autres études ont montré : l’apnée centrale d’altitude n’est pas systématiquement associée à une désaturation plus sévère, et sa signification clinique reste discutée.
Critique et perspectives : prudence, mais promesses
L’étude présente quelques limites importantes. L’échantillon de Tibétains est petit (9 participants), uniquement masculin, et non représentatif de la diversité de cette population. Par ailleurs, l’exposition hypoxique était aiguë et sans acclimatation préalable, ce qui explique en partie la sévérité inhabituellement élevée des apnées observées dans les deux groupes — bien supérieure à ce qu’on mesure après quelques heures d’acclimatisation progressive. Enfin, bien que les participants tibétains vivaient en Suisse depuis plusieurs années, la plupart étaient nés en Tibet ou en Inde : une exposition développementale précoce à l’altitude ne peut être totalement exclue.
Ces résultats ouvrent néanmoins des perspectives cliniques et scientifiques intéressantes :
- Mieux comprendre les mécanismes génétiques impliqués pourrait aider à identifier les individus à risque d’apnée centrale d’altitude avant un trek ou une expédition.
- La réponse ventilatoire atténuée à l’hypoxie comme facteur protecteur ouvre une piste pharmacologique : des médicaments modulant cette réponse (comme l’acétazolamide ou des antagonistes des chémorécepteurs périphériques) pourraient stabiliser la respiration nocturne en altitude.
- Enfin, les auteurs suggèrent qu’il serait intéressant d’étudier la prévalence de la respiration de Cheyne-Stokes (une forme de respiration périodique observée en insuffisance cardiaque) chez des patients d’origine tibétaine, les mécanismes étant similaires.











