Pourquoi la lumière intéresse les psychiatres ?
Une bonne santé mentale repose en partie sur des rythmes circadiens bien réglés, ces horloges internes d’environ 24 heures qui organisent le sommeil, la température corporelle, les hormones et même l’humeur. La lumière est le signal numéro un qui synchronise cette horloge, la renforçant le jour et pouvant la dérégler la nuit. Dans nos sociétés modernes, nous passons pourtant la plupart du temps en intérieur, sous des lumières faibles le jour et exposés aux écrans et éclairages artificiels le soir.
Burns et les auteurs de l’article se sont posés une question simple mais ambitieuse : nos habitudes de lumière, de jour comme de nuit, sont‑elles liées au risque de troubles psychiatriques dans la population générale ?
Une étude géante, un capteur au poignet
Les chercheurs ont analysé les données de plus de 86 000 adultes issus de la cohorte UK Biobank, âgés en moyenne de 62 ans. Pendant sept jours, chaque participant portait au poignet un actimètre équipé d’un capteur de lumière, qui enregistrait en continu l’intensité lumineuse reçue au cours des 24 heures.
Quelques points clés de la méthode :
- La journée a été découpée en deux périodes :
- Jour : 7h30–20h30
- Nuit : 0h30–6h00
- Pour chaque personne, les chercheurs ont calculé l’intensité moyenne de lumière le jour et la nuit, puis classé les participants en quatre quartiles (du plus faible au plus fort niveau de lumière).
- Les troubles psychiatriques (dépression majeure, anxiété généralisée, PTSD, bipolarité, psychose, comportements d’auto‑agression) et les symptômes (PHQ‑9, GAD‑7, PCL‑6, score de bien‑être) provenaient d’un questionnaire mental santé complété en moyenne plus d’un an et demi (précissement 1,86 an) après l’enregistrement actimétrique.
Les analyses statistiques tenaient compte de nombreux facteurs potentiellement confondants : âge, sexe, origine ethnique, saison (photopériode), niveau d’activité physique, emploi, puis, dans des modèles de sensibilité, qualité du sommeil, urbanicité et état cardiométabolique.
La santé mentale est meilleure quand les jours sont plus clairs, et les nuits sont plus sombres
Lumière la nuit : un risque accru
Être dans le quartile le plus lumineux la nuit est associé à :
- Environ 30% de risque en plus de dépression majeure (OR ≈ 1,30)
- Un risque accru de :
- Anxiété généralisée (OR ≈ 1,23)
- PTSD (OR ≈ 1,34)
- Psychose (OR ≈ 1,21)
- Bipolarité (risque augmenté dans le quartile le plus lumineux)
- Comportements d’auto‑agression (OR ≈ 1,27)
- Des scores plus élevés de symptômes dépressifs (PHQ‑9), anxieux (GAD‑7), PTSD (PCL‑6) et un bien‑être subjectif plus faible.
Cette association persiste après ajustement pour l’activité physique, l’emploi, la saison, voire après exclusion des travailleurs de nuit et prise en compte du sommeil, de l’urbanicité et des facteurs cardiométaboliques.
Lumière le jour : un effet protecteur
À l’inverse, les personnes dans le quartile le plus exposé à la lumière le jour présentent :
- Environ 20% de risque en moins de dépression majeure (OR ≈ 0,81)
- Un risque plus faible de :
- Auto‑agression (OR ≈ 0,76)
- PTSD (OR ≈ 0,82)
- Psychose (OR ≈ 0,69)
- Des scores plus bas de symptômes dépressifs, anxieux et PTSD, et un meilleur bien‑être.
Il n’y a pas d’association nette avec le trouble anxieux généralisé ni la bipolarité pour la lumière diurne, même si les symptômes anxieux diminuent légèrement avec plus de lumière le jour.
Point important : les effets du jour et de la nuit sont indépendants et additifs. Autrement dit, même chez quelqu’un très exposé à la lumière le jour, une forte lumière la nuit reste associée à un risque accru de dépression, et inversement.
Comment la lumière agit sur le cerveau ?
Les résultats s’inscrivent dans ce que l’on sait déjà de la physiologie circadienne et de la photobiologie.
- La lumière atteint des cellules spécialisées de la rétine (cellules ganglionnaires à mélanopsine) qui envoient des signaux au noyau suprachiasmatique (NSC), l’horloge maîtresse, mais aussi à des régions impliquées dans l’humeur comme l’amygdale et l’habenula latérale.
- Le jour, une lumière abondante renforce l’amplitude des rythmes circadiens et a un effet « euthymisant » aigu (meilleure vigilance, amélioration transitoire de l’humeur).
- La nuit, la lumière retarde l’horloge, diminue l’amplitude des rythmes et peut entraîner une désynchronisation entre sommeil, température, sécrétions hormonales et comportement.
De nombreux troubles psychiatriques (dépression, bipolarité, PTSD, psychose) sont associés à des rythmes circadiens retardés, aplatis ou instables ; la lumière nocturne et le manque de lumière diurne pourraient donc être des facteurs environnementaux qui aggravent ou favorisent ces dérèglements.
Les auteurs avancent une hypothèse séduisante : rechercher la lumière (écrans, éclairage) la nuit pour se « remonter » momentanément le moral pourrait soulager à court terme mais entretenir une perturbation circadienne chronique, qui à son tour nourrit les troubles psychiques.
Que retenir pour la vie quotidienne ?
Même si l’étude est transversale (elle ne prouve pas la causalité), sa taille, ses mesures objectives et la robustesse des résultats convergent vers un même message : des journées plus lumineuses et des nuits plus sombres pourraient être une stratégie simple, gratuite et efficace pour soutenir la santé mentale.
Quelques applications pratiques inspirées des résultats :
- Augmenter la lumière le matin et en journée
- Passer du temps dehors, surtout le matin.
- Travailler près d’une fenêtre ou, si besoin, utiliser une lampe forte intensité sous supervision médicale chez les patients dépressifs.
- Réduire la lumière la nuit
- Diminuer l’intensité des éclairages en soirée, privilégier des lumières chaudes et indirectes.
- Limiter les écrans dans les heures précédant le coucher ; si usage indispensable, activer les filtres de lumière bleue et réduire la luminosité. Pas d’écran du tout en cours de nuit.
- Protéger les patients à risque
- Chez les personnes présentant dépression, PTSD, troubles psychotiques ou bipolarité, intégrer les habitudes d’exposition lumineuse dans l’évaluation et l’éducation thérapeutique.
- Pour le trouble bipolaire, l’évitement de la lumière la nuit (voire des dispositifs type lunettes bloqueuses de bleu) apparaît comme une cible particulièrement pertinente.
Les auteurs concluent que « des jours plus lumineux et des nuits plus sombres » pourraient constituer une intervention non pharmacologique, facilement déployable à large échelle, pour renforcer les rythmes circadiens et, avec eux, la santé mentale.












